Explorer le Monde de Demain depuis les marges

Où il est question de littérature, de cinéma, et d'autres choses vues des marges

1939
mattboggan
Le vieux poète gravit la falaise, péniblement, le poids des années et des remords rendant son ascension difficile. Une pensée macabre et amère lui traverse l'esprit. D'une certaine manière, c'est son calvaire. Dans le ciel bleu azur, qui commence tout juste à se parer des feux de la fin d'après midi, un oiseau lance une note. Le poète, essoufflé, lève les yeux au ciel – ses lunettes se voilent alors d'un rideau de lumière réfléchissante – cherchant vainement des yeux l'oiseau. Faucon? Héron? Il n'en a aucune idée… 

Se retournant, le poète peut, depuis les hauteurs où il se trouve, contempler l'arrière-pays qui descend doucement jusqu'à la mer qu'il peut distinguer malgré la chaleur qui voile l'horizon. Tout est tranquille, tout est paisible. C'est un bon moment, se dit-il. Peut-être est-ce là le but de sa vie, le Grand Œuvre: être capable d'apprécier ce moment pour ce qu'il vaut, d'en saisir les délicates subtilités symboliques qui le composent couches après couches et, derrière lesquelles il peut sentir, en l'effleurant, le léger et lointain grondement de tonnerre à l'horizon. Il est temps, se souvient-il alors, et sort instantanément de sa rêverie, reprenant sa marche, la veste de son costume blanc par-dessus l'épaule, sa canne de roseau dans l'autre main.

Parvenant finalement au sommet, il se sent fragile et faible, à bout de force. La chaleur se fait plus écrasante, comme si le soleil était vraiment plus proche ici. Son regard, rivé sur ses chaussures maculées de la poussière blanche des falaises, est trouble. Il se redresse, ôte ses lunettes, les essuie du revers de son veston, les repose sur son nez aquilin, retire son chapeau de paille et essuie son front ridé et trempé de sueur d'un revers de la main qui tient le chapeau. Son regard, pendant ce temps, a de nouveau emmagasiné la vue qu'il savoure depuis son promontoire. Le village en contrebas, la villa où l'impératrice Eugénie a séjourné, au début du siècle dernier, qui émerge discrètement des bosquets et des rideaux d'arbres, la mer, toujours scintillante de milles reflets d'écume, la chaleur écrasante de cette fin d'après-midi, le chant incessant des cigales, les parfums voyageant paresseusement sur les courants d'air invisibles. Un instant fugace, l'image de sa femme lui traverse l'esprit – elle est assise dans un fauteuil en osier, sous la véranda, occupée à coudre ou, écrit-elle? Comme si cette image le décidait, il se détourne alors de sa contemplation et s'enfonce dans le sous-bois.

L'air est soudainement figé et le bois se fait murmure. Le poète y entre comme quelqu'un qui est chez lui et, en vérité, aujourd'hui, pour la première fois, c'est le cas. Loin, le temps où il était toujours le perpétuel explorateur, le sondeur de ces mystères impénétrables. A présent, le voilà, et c'est tout. Nulle question, nul désir, mais uniquement la certitude d'être au bon endroit, au bon moment, et de rentrer chez soi. Alors qu'il avance sous les frondaisons verdoyantes, il ne se remémore pas le chemin de sa vie qui l'a conduit jusque dans ce lieu en ce temps. Au contraire, il oublie ou, plutôt, ne s'en soucie pas. Il dérange des insectes minuscules qui volètent sous les feuilles. Chez soi, voilà la vérité qui s'impose à lui en ce moment, avant qu'il ne l'oublie à son tour, ou plutôt, qu'il ne s'en défasse, comme s'il ôtait ses vêtements au fur et à mesure de sa progression, les laissant choir dans le tapis moussu du bois: il est chez lui, et cet endroit, ce moment, qu'il a toujours cherché, qu'il a sans cesse voulu vivre, en fin de compte, fut toujours à ses côtés, constamment en sa compagnie. Il ne parvenait pas à le comprendre, voilà tout, pas plus qu'il ne le comprend aujourd'hui, car à présent, tout cela n'importe plus.

Il arrive alors au seuil de la grotte qui s'ouvre devant lui, exhalant sa fraîcheur cristalline. La lumière s'est faite or, mais il ne sait pas si c'est le soleil qui se couche qui en est la cause ou si la clairière donne cette texture enchantée aux rayons qui y pénètrent. Il s'est arrêté un instant, face à la grotte, comme s'il devait méditer, communier presque, avant d'y pénétrer. Le murmure du bois s'est tu, et l'air se fait témoin de cet instant d'immobilité et de passage.

Le poète s'avance, et, tête nue, disparaît dans les ombres de la grotte. Derrière lui, il ne laisse que son chapeau de paille qu'une branche basse a fait tomber sur l'herbe drue de la clairière. Le bourdonnement des insectes reprend. Le poète s'en est allé ailleurs. Dehors, hors du bois, le monde continue sa route. Un âge vient de se terminer.


Le Monde de Demain/ Livre I/ Chapitre 2
mattboggan



Des silhouettes féminines hantent les frontières de sa conscience. Elles passent devant lui, floues, presque spectrales dans la lumière. Une légère brise somnolente fait trembler les frondaisons des bouleaux au-dessus d'eux. La lumière du soleil l'éblouit par intermittence. Elles courent, nues. Elles rasent le sol, le dos courbé. Elles ne veulent pas être vues. Elles évitent quelque chose. Des cris qui ressemblent parfois à des rires résonnent, donnant des ordres. 

Et une voix grave, apaisante, en arrière-plan comme un commentaire détaché. Il ne comprend pas les mots qu'elle prononce mais il sait intuitivement ce qu'elle veut dire.

De nouveau il entend les cris. La lumière l'éblouit. Les cris envahissent son esprit, emplissant sa conscience toute entière. Il peut sentir leur peur – ou est-ce lui qui a peur? Les cris l'assourdissent. 

Et toujours la voix calme, monocorde, qui continue. 

Il reste planté là, incapable de bouger, immobile, les pieds fichés dans le sol mousseux du sous-bois. Les femmes sont passées devant lui. Il pivote alors vers la lumière, dans la direction où elles se sont enfuies. Il les regarde sortir du bois, ne voyant plus que leurs dos blancs et maigres avant qu'elles ne s'évanouissent dans la lumière blanche aveuglante de ce matin d'été.   

Et toujours les cris qui résonnent comme des aboiements ou comme des rires cruels. 

Et toujours la voix qui continue comme si elle lisait un texte sans marquer la ponctuation.

(A suivre: Lilas)


Lost vs. John Crowley
mattboggan

Hier soir, nous avons discuté, entres autres, de livres, de série et de cinéma. Et, évidemment, sont arrivés dans la conversation Lost et Crowley, bien que sans lien entre eux.

Voire.

Certains ont comparé Lost avec l'écriture de Crowley et n'ayant pas du tout aimé Lost, je n'aimais pas cette comparaison. A présent, après mûre réflexion, je dois reconnaître qu'elle est en partie pertinente et qu'elle explique même pourquoi Lost est une série totalement ratée et foutage de gueule, et ce depuis le début, tandis que les romans de Crowley (Little, Big et la tétralogie AEgypt notamment) sont des réussites à mes yeux.

Lost
est resté pendant deux ans un mystère pour moi: comment se faisait-il que je voulais continuer de regarder cette série alors que dès la première saison je me rendais compte que j'étais en colère contre elle? En effet, regarder la saison 1 signifiait regarder une histoire diluée par ses auteurs à un point tel que c'en était clairement stupide. Je ne voulais pas regarder la saison 2 puis au bout d'un moment l'envie m'est venue tout de même. Pourquoi? Nos nombreuses discussions avec J. et B. et H. m'ont permis de réaliser de répondre à cette question.

Je voulais continuer de regarder Lost car cette série exerçait une fascination sur mon esprit. D'où venait une telle fascination? Du fait que Lost mobilisait un imaginaire d'une richesse inouï. Cette série fonctionne, car elle captive l'imaginaire de son auditoire qui abolit alors toute réflexion critique, toute intellectualisation, pour se laisser emporter dans cet imaginaire.


Lost fonctionne sur ce principe: elle mobilise toute une série de motifs (l'île, le crash d'avion, les survivants, le milieu hostile, les tensions entre survivants) qui sont autant de déclencheurs très forts dans l'imaginaire collectif, qui sont fortement investis de références. L'île tropicale déserte est évidente. Le crash d'avion et l'idée de reconstruire une société miniature pour les survivants en est une autre extrêmement chargée de signification lorsque la série commencé: on était alors en plein monde post-11-Septembre...

Les auteurs de la série ont eu l'intelligence de l'opportunisme: ils ont vu tout cela et ont mis tous ces motifs dans leur série pour en assurer le succès. C'est ainsi que j'analyse ce qu'il s'est passé avec le premier auteur, Jeffrey Lieber, celui qui est crédité à chaque épisode mais qui n'a même pas écrit le pilote: les producteurs ont vu la bonne affaire, ont engagé J. J. Abrams et Damon Lindelof pour en faire quelque chose d'encore plus chargé dans l'imaginaire collectif en y ajoutant du surnaturel inexpliqué. Le monde post-11-Septembre (et toujours aujourd'hui) a besoin de surnaturel. C'était pour eux une manière de pimenter cet imaginaire déjà très riche: des ours polaires sous les tropiques, un projet mystico-scientifique, des femmes enceintes (ouh, l'imaginaire de la femme enceinte dans nos sociétés à très peu d'enfant qui sacralisent les enfants...) qui meurent mystérieusement, une fumée tueuse, des statues anciennes... N'en jetez plus!

Par contre, et contrairement aux romans de John Crowley, à aucun moment ils n'avaient envisagé de raconter vraiment une histoire originale. Ils l'ont avoué eux-même: les spectateurs ne devaient pas regarder Lost pour avoir la réponse à leurs interrogations légitimes, mais pour se demander qui allait coucher avec qui. Or, les interrogations étaient d'autant plus légitimes que 1) la série ne fonctionnait qu'en cliffhangers et en suspens insoutenable et 2) ayant mobilisé tous ces motifs qui sont chargés d'autant de références dans notre imaginaire, les créateurs de Lost donnaient l'impression qu'ils l'avaient fait en connaissance de cause, en prétendant donner du sens à notre inconscient, à notre imaginaire. C'est d'ailleurs parce qu'ils avaient mobilisé un tel imaginaire qui a autant de poids dans notre inconscient collectif que certains spectateurs ont vu en Lost et en leurs auteurs de véritables gourous capables d'apporter des réponses aux interrogations métaphysiques qu'ils -- les spectateurs, non les auteurs -- avaient en regardant la série. En d'autres termes, ce sont les spectateurs qui ont donné du sens inconscient à la série, pas les auteurs. Car les auteurs, s'ils avaient réussi à susciter cela par opportunisme, n'avaient aucunement l'intelligence ni le talent ni même l'honnêteté d'apporter des réponses.

Preuve en est -- et là est toute la différence avec les romans de Crowley -- leur absolu mépris pour la cohérence de leur personnage. Afin d'assurer le succès continu de leur série, les auteurs n'hésitaient pas à sacrifier la cohérence de leurs personnages pour s'en servir de prétextes à la re-mobilisation des spectateurs. Ainsi, l'exemple qui m'a le plus marqué, dans la saison 2 je crois, lorsque d'un seul coup, alors que Claire n'avait pas réagi depuis 6 ou 7 épisodes, elle commence à péter les plombs et a avoir peur pour son enfant à naître. Hop! Remobilisation du motif femme enceinte menacée.

Dans les romans
de John Crowley, comme dans toutes les bonnes fictions, les personnages ont une cohérence. Ils vivent. John Crowley ne semble pas les avoir inventés mais semble simplement nous raconter leur histoire à eux et non pas l'histoire qu'il veut leur faire vivre. Certes, John Crowley, comme tous les auteurs, ratent parfois certains de ses personnages. Mais justement, la plupart du temps ses ratages viennent de ce qu'il n'arrive pas à continuer son projet initial avec ses personnages, ne pouvant pas les forcer, les détruire, s'en servir uniquement comme moyen d'arriver à ses fins. C'est valable dans toute fiction. Alan Ball, à propos de Six Feet Under, explique qu'il a senti à un moment donné dans la série qu'il forçait les personnages à aller dans une direction qui n'était pas cohérente avec eux; il a renoncé, et les a laissés décider. Lost est la série qui a constamment abusé de ses personnages au point de tous les détruire. Amusant d'ailleurs que les auteurs aient eu recours au motif du zombie: ils n'arrivaient pas à laisser vivre leurs personnages jusqu'au bout et du coup les ont zombifiés les uns après les autres: Claire en folle dingue dans la jungle, Sayid en zombie, Jack & Hurley en suiveurs passifs de Jacob, Locke en Flocke, Desmond en détective de l'amour et/ ou en zombie bis...

Evidemment, car ils n'avaient aucune autre solution. Pour autant que je déteste Lost, je dois reconnaître que, contrairement à ce que beaucoup pensent, les meilleurs saisons sont clairement les deux dernières. Pourquoi? Parce qu'enfin les auteurs sont acculés au mur. Ils doivent terminer. Et pour cela ils doivent se décider enfin à raconter une vraie histoire. Ils ne peuvent plus se contenter de tendre les hameçons de l'imaginaire; ils doivent y inclure une vraie intrigue, contrairement aux quatre premières saisons qui peuvent se résumer en une courte phrase tellement il ne se passe rien (saison 1 = les survivants explorent l'île; saison 2 = les survivants découvrent l'existence du projet Dharma; saison 3: les survivants affrontent les autres; saison 4: les survivants veulent quitter l'île). Fini l'esbrouffe facile et opportuniste qui marche à tous les coups; vous êtes obligés de montrer ce que vous allez être vraiment capable de raconter les gars.

 A partir de la saison 5, donc, les auteurs s'y collent. Et c'est là, évidemment, où leur manque de talent est patent. Ils bousillent ou plutôt révèlent pour ce qu'ils sont vraiment l'ensemble des motifs qu'ils avaient mobilisé: le projet Dharma est évacué car ils n'ont aucune idée réelle de ce qu'ils voulaient en faire, le motif des femmes enceintes est évacué pour les mêmes raisons, leurs personnages sont révélés pour n'être que des coquilles vides. Seule idée: le monde parallèle qui est en fait un monde que les personnages, morts, se sont inventés. Idée qui n'est pas originale mais qui est une vraie idée, la seule à ne pas être une imposture comme les autres. Par contre, on peut dire que c'est une vraie fumisterie voire que c'est fumeux.

John Crowley lui aussi, avec son écriture qui procède par de multiples cercles qu'il trace avant de les resserrer vers son dénouement, par les indices qu'il sème de-ci-de-la, par les petits mystères qu'il aime à multiplier, par l'ampleur des références qu'il manie, notamment dans AEgypt (John Dee, l'occultisme, la Renaissance, la Renaissance des années 1970, l'histoire, le temps, la nature humaine, etc.), mobilise notre imaginaire collectif. Mais il est à l'opposé de Lost pour deux raisons. D'une part, si en tant qu'auteur il exerce sur nous une fascination, ce n'est pas par le truchement d'images qui forcément choquent et fascinent mais par les mots, et c'est une énorme différence. Et, utiliser des mots, bourrer ses romans de nombreuses références historiques, philosophiques, occultes, est clairement le moyen pour John Crowley de dire: "lecteur, je m'adresse à ta culture et à ton intelligence. Avec moi, il ne se passera que peu de choses, mais elles auront un sens. A toi de le trouver." Sur son blog, John Crowley évoque d'ailleurs son lecteur idéal.

D'autre part, Crowley, depuis le début de son projet, cherche à apporter des réponses. D'où, d'ailleurs, ses difficultés.
Il raconte que souvent, lorsqu'il écrit ses romans, il arrive un moment où il bloque littéralement, ayant perdu le fil de son projet, ses personnages étant partis dans d'autres directions, ne voyant plus la pertinence du dit projet. Jusqu'à ce qu'une nouvelle idée lui vienne et qu'il puisse reprendre et proposer une ou des réponses. On peut ne pas les aimer, on peut les juger insatisfaisantes comme le fait L. à l'instar de plusieurs lecteurs d'AEgypt. On peut trouver que c'est, au final, bien prosaïque. Après nous avoir promenés entre plusieurs époques, en plusieurs lieux, avec plusieurs personnages et nous avoir fait nous interroger sur le sens même de notre existence, nous tendre un miroir et nous dire, "regardez, la réponse est là!" peut frustrer. Mais en même temps, ainsi qu'il le dit lui-même dans une discussion sur son blog, il n'y en avait aucune autre possible, évidemment.


Humanisme du XXIe siècle (II)
mattboggan
Un article récent du Guardian a relancé notre débat/ réflexion continue sur ce qui fait l'humain.

Et, du coup, alors qu'on en discutait avec H. hier soir à propos de cet article, une remarque de sa part m'a fait comprendre un truc. Je suis désolé, je vais être un peu long.

* * *

Depuis l'Antiquité et les systèmes philosophiques développés à partir de là, l'homme est défini par sa place dans la Création, que celle-ci soit l'oeuvre des dieux ou de Dieu. Du coup, la singularité de l'homme par rapport à ses congénères animaux et notamment aux mammifères repose sur une notion transcendantale: l'homme est élu de Dieu. On pense, bien sûr, au fameux texte de Pic de la Mirandole.

L'Architecte suprême a choisi l'homme, créateur d'une nature imprécise et, le plaçant au centre du monde, s'adressa à lui en ces termes: "Nous t'avons donné ni place précise, ni fonction particulière, Adam, afin que, selon tes envies et ton discernement, tu puisses prendre et posséder la place, la forme et les fonctions que tu désireras. La nature de toutes les autres choses est limitée et tient dans les lois que nous leur avons prescrites. [...] Nous t'avons mis au centre du monde pour que, de là, tu puisses en observer plus facilement les choses. Nous ne t'avons créé ni du ciel ni de la terre, ni immortel ni mortel, afin que, par ton libre arbitre, tu puisses choisir de te façonner dans la forme que tu choisiras. Par ta propre puissance, tu pourras dégénérer, prendre les formes les plus basses de la vie, qui sont animales. Par ta propre puissance, tu pourras, grâce au discernement de ton âme, renaître dans les formes les plus hautes, qui sont divines."
- De la Dignité de l'homme, 1483

L'Eglise chrétienne n'a eu de cesse, au Moyen Age notamment, de réaffirmer cette singularité humaine en condamnant de mort le péché de bestialité (d'où également la volonté d'empêcher les hommes de "forniquer" à l'instar des bêtes). Néanmoins, et mes lectures actuelles me le montrent, il y a eu des moments d'hésitations: les hommes avaient du mal à ne pas se sentir proches des animaux voire semblables. Ainsi le procès de la Truie de Falaise pour infanticide, l'excommunication des sauterelles (donc elles ont une âme!?!), la vénération du saint lévrier Guinefort.

Les humanistes de la Renaissance et les philosophes et scientifiques des Lumières changent un peu la donne: ils nient parfois l'intervention de Dieu (Lamarck) mais postulent un positivisme: l'homme a évolué d'organismes inertes mais ce fut une amélioration, un progrès.

Arrive Darwin qui nous dit que notre évolution est le fruit du hasard. Un magnifique, somptueux, extraordinaire hasard. Pour l'Eglise c'est un casus belli: nul hasard dans la Création. Cette querelle dure toujours.

Il n'empêche, avec Darwin -- B. nous a suffisamment alertés sur ce point ces derniers temps -- notre définition de l'humanisme en a pris un sacré coup. Les valeurs sur lesquelles elles reposent sont de fait remises en question. Ainsi, les conséquences de Darwin, si on enlève les garde-fous de la pensée théologique, ont donné le darwinisme social, l'Allemagne des années 1910 puis,  faisant de gros raccourcis, la pensée nazie. Attention: je ne dis pas que Darwin est le père du nazisme, ni même son grand-père. Mais si on prend l'idée que nous sommes un hasard, que cet hasard s'explique par notre adaptation, notre sélection par la nature, que l'on prend Nietzsche qui nous dit que Dieu n'existe pas, que l'homme puise sa force en lui-même, cela donne des dirigeants qui appliquent cela aux sociétés humaines en s'inspirant de la colonisation: "nous Européens avons soumis le reste du monde, donc nous Allemands devrions soumettre le reste de l'Europe." (Pour Mark Mazower, c'est d'ailleurs ce raisonnement qui explique l'échec du IIIe Reich: appliquer ce raisonnement à des Juifs, pour les Européens, c'était tout à fait acceptable, car les Juifs, ce sont des nègres après tout, mais par contre l'appliquer à d'autres populations européennes, "ah bah non alors, on est pas des Juifs/ nègres quand même!")

Après l'épisode des guerres mondiales, du XXe siècle des génocides et des massacres, en réaction, en Europe, nous avons banni ce mode de pensée et du coup Darwin a été jeté avec l'eau du bain. Moins aux Etats-Unis qui, comme je l'ai déjà dit plusieurs fois, n'ont pas opéré la dénazification ni de leur pensée, ni de leur culture.

(Ce qui m'intrigue c'est que c'est des Etats-Unis que part l'attaque la plus virulente contre Darwin. Du coup, je me dis que les Etats-Unis ont pu absorber les dérives issues du darwinisme (fascisme, nazisme...) mais ont rejeté ce qui remettait en cause leur conception religieuse de la vie. Je pense que cela tient à la compatibilité, au trait d'union qu'est le capitalisme: en effet, le capitalisme libéral, dans la recherche du profit comme signe d'élection de Dieu, s'accommode très bien du fascisme et du nazisme, ce qui fut l'habileté de Mussolini et de Hitler, qui ont effectué un compromis avec les élites, y compris les élites religieuses (n'oublions pas que ce sont les démocrates-chrétiens qui apportent les voix manquantes à Hitler au Reichstag pour instaurer sa dictature en 1934). D'où le paradoxe des Etats-Unis: pays vilipendant Darwin, il est aussi celui qui a le mieux absorber les erreurs d'interprétation de sa pensée.)

Donc, entre 1945 et aujourd'hui, Darwin fut banni de la pensée occidentale. Aujourd"hui, il revient, parce que le spectre du sombre XXe siècle commence à s'éloigner et que les foucaldiens et autres levy-straussiens sont maintenant considérés comme des ploucs arriérés à vouloir tout relativiser.

Or, j'ai l'impression que les termes du débat et la grille de lecture de la pensée de Darwin n'ont pas changé, à cause justement de ce sombre XXe siècle. On a toujours les églises chrétiennes qui s'y opposent et qui développe sa nouvelle arme anti-darwinienne de l'Intelligent Design. On a toujours les crétins qui disent que du coup le racisme ou le racialisme pour le définir à l'anglo-saxonne est justifié et que donc dehors les nègres et les youpins, et on a toujours les humanistes qui disent que Darwin est dangereux parce que justement il donne des billes aux groupes sus-cités.

D'où la nécessité de redéfinir l'humain. B. appelle à une définition pragmatique, ancrée sur le réel, non ouverte à la critique de relativisme, de positivisme. Or, si l'on se base sur les éléments uniquement observables, on est bien incapables de définir l'humain.

* * *

La volonté de donner des droits aux primates est le résultat de deux mouvements concomitants qui visent à ancrer l'humain dans son animalité. Le premier est philosophique ou idéologique: il veut "élargir le cercle de la compassion" aux non-humains (Elizabeth de Fontenay, philosophe française). Le second est scientifique et démontre, l'article du Guardian en étant une illustration de plus, l'absence de discontinuité entre l'homme et l'animal.

Parallèlement, les évolutions historiques ont eu tendance à remettre en cause la position de l'homme comme animal exceptionnel:
1) Darwin, je n'y reviens pas, a supprimé définitivement, l'idée que nous sommes un aboutissement, un progrès, une amélioration positiviste.
2) La révolution industrielle -- les réactions qu'elle a engendré -- a montré que si nous avions une place exceptionnelle dans notre environnement, c'était plutôt négatif, car nous sommes destructeurs. La vague écologique actuelle creuse cette tendance.
3) Le XXe siècle a montré que nous étions capables de considérer nos semblables comme bons pour l'abattoir (et même pas pour les manger).

Dans les années 1960, des universitaires ont donc attaqué l'humanisme. Peter Singer nous accuse même d'être des "spécistes," c'est-à-dire des racistes d'espèce, ce qui serait encore plus grave que le racisme, car plus profondément ancré. Pour lui, s'inspirant de Jeremy Bentham (clin d'oeil à "Lost":), "la prise en compte des intérêts des individus doit s'étendre à tous les êtres: noirs, blancs, masculins, féminins, humains ou non-humains." La seule chose qui compte c'est la capacité de sentir, donc d'éprouver de la souffrance. Les singes sont donc des individus à part entière. Un chercheur français, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, a récemment étendu l'idée aux vers de terre qui produisent des substances antidouleurs donc ils ressentent la douleur, donc ils doivent bénéficier des mêmes droits que nous.

Ces penseurs ont nourri en retour les mouvements pro-animaux et même les groupuscules radicaux qui sabotent les laboratoires de recherches, dénoncent les recherches sur les rats comme des nouveaux Auschwitz. Ainsi, Charles Patterson, a publié en 2002 (2008 pour la traduction française) un ouvrage, Eternel Treblinka, des abattoirs aux camps de la mort, où il cherche à montrer que les nazis se sont inspirés des abattoirs de Chicago pour mettre en oeuvre la "solution finale." Récemment, lors d'une conférence à Blois sur le post-humain, nous avons pris la mesure des groupes post-humanistes ou trans-humanistes qui pointent les atrocités commises par les humains pour chercher à aller au-delà de notre humanité -- en ne devenant plus que conscience et esprit, refusant notre corps, pour les "post" et en altérant notre corps avec des implants cyber, en opérant des croisements moléculaires et génétiques avec des animaux pour les "trans."

Elizabeth de Fontenay parle de notre "anthropolâtrie" mais s'oppose aux prises de position utilitaristes de Singer (qui considère que l'euthanasie des enfants lourdement handicapés se défend par principe de la prise en compte des intérêts bien compris ou qui défend moralement la zoophilie -- où l'on retrouve le bestialisme du christianisme médiéval...). Elizabeth de Fontenay critique l'humanisme qui sanctifie l'humain mais refuse de parler "d'animal humain."

A l'inverse, certains philosophes et intellectuels disent qu'il faut intégrer les grands singes au genre Homo et proposent de leur accorder des "droits de l'homme." Un juriste américain, Steven Wise, propose d'accorder la personnalité juridique aux chimpanzés et bonobos. Peter Singer (toujours lui) et Paola Cavalieri proposent d'accorder aux grands singes les droits de l'homme suivants: droit à la vie, protection et liberté individuelle et interdiction de la torture. D'ailleurs, les primatologues observent que l'humain n'est pas le seul animal à torturer, les chimpanzés la pratiquent également.

Alors, comment se placer face à tout cela?


* * *

Dans deux articles récents de L'Histoire, Olivier Postel-Vinay (chez lequel j'ai puisé nombre des références citées ci-dessus, rendons à César...) fait le point.

L'homme est-il le seul animal doté d'un sens moral? La réponse est non pour Darwin, confirmé par Jane Goodall qui a observé les chimpanzés dans les années 1960. Les primatologues insistent: nos cousins possèdent un sens moral. La figure de proue est Frans de Waal qui a montré, avec d'autres, que les primates sont capables d'empathie, de se mettre à la place de l'autre et de soulager sa peine. Le psychologue Marc D. Hauser, spécialiste du comportement social et de l'altruisme chez les singes moins proches de l'homme que le chimpanzé, considère que l'homme possède une grammaire morale innée (à l'instar de la grammaire innée des fondamentaux du langage décrite par Noam Chomsky dans les années 1950). Le neurobiologiste Antonio Damasio confirme: une lésion grave du lobe frontal peut supprimer des facultés intellectuelles à un humain mais son sens moral perdure, ce qui montre que ce dernier provient du "cerveau des sentiments" et non du neo-cortex, donc par les formations plus anciennes du cerveau.

L'homme est-il le seul animal à développer une culture? Non, car les primatologues ont démontré que les singes utilisent des outils et qu'ils transmettent ces techniques aux membres à venir de la communauté. Les corbeaux également développent une culture.

L'homme se distingue-t-il par ses gènes? Non, ou oui mais très peu: les généticiens montrent que nos gènes sont quasi-identiques. Les neurologistes montrent que le cerveau humain est presque semblable à celui des singes.

Alors quid de l'homme?

Pour Noam Chomsky, "l'homme est le seul animal doué d'un véritable langage." Récemment, j'ai appris la théorie selon laquelle la disparition de Neandertal s'expliquerait par la forme de sa mâchoire qui, même s'il parlait (ce dont on est pas sûrs), l'aurait empêcher de former des sons complexes et donc de développer un langage complexe et donc une pensée complexe. Or, Sapiens Sapiens, avec sa mâchoire mieux taillée pour le langage, aurait pu développer la complexité symbolique et donc l'anticipation et donc avoir toujours un tempes d'avance sur Neandertal. Dans le contexte darwinien de la sélection du mieux adapté par la nature, Sapiens Sapiens a survécu, Neandertal a disparu. B. n'aime pas cette théorie qui donne la primauté au langage et donc à la culture. Pourtant, elle est confirmée par Coppens: "Je me demande si le doux continuum Habilis-Ergaster-Erectus-Sapiens ne porte pas la marque d'une rétroaction de la culture sur l'évolution biologique. Quels peuvent en être les mécanismes? Nous ne les connaissons pas vraiment. Nous pouvons dire que l'environnement et la culture ont fait l'homme, mais nous ne savons pas vraiment ce qu'il s'est passé." (Y. Coppens, entretien à L'Histoire, n° 293. Je souligne.) Sans doute est-ce là l'héritage foucaldien...

Evidemment, cela va à l'encontre des biologistes. Coppens qui dit qu'on ne peut pas mettre une frontière entre Habilis, Erectus, Sapiens. Ces mêmes biologistes considèrent que Sapiens est bien une nouvelle espèce, suite à une mutation génétique. Or, il se trouve qu'ils auraient déjà identifié un gène. Et ce gène est impliqué -- ô coïncidence troublante! -- dans des troubles du langage!

Enfin, je reviens sur les travaux que j'avais déjà cité. "Les points de vue du paléontologue et du généticien peuvent se rejoindre" (Olivier Postel-Vinay, "Qu'est-ce qu'un homme?" L'Histoire, n° 293) avec le cerveau, "vecteur central de l'évolution. Tout le monde s'accorde sur ce point: par des voies obscures, notre singularité a surgi d'une hypertrophie du cortex préfrontal" qui nous permet d'être "l'espèce symbolique" (Terrence Deacon, neurobiologiste américain auteur d'un The Symbolic Species. The Co-Evolution of Language and the Brain au titre évocateur), une espèce capable d'agencer des réseaux de symboles abstraits. Pour le biochimiste anglais Charles Pasternak, la croissance cérébrale a fait exploser le comportement exploratoire (quest) existant chez tout animal. Il définit un continuum qui va de la recherche de la nourriture à la recherche de la vérité (Quest. The Essence of Humanity). En d'autres termes, l'humain se définit par sa nécessité de trouver des explications. Les Grecs avaient raison en un sens: la religion est le propre de l'homme.

B. n'aime pas non plus cette définition, car il pense qu'elle est transcendantale, c'est-à-dire définie par l'extérieur, et donc pas meilleure que celle des humanistes par laquelle j'ai ouvert cette longue réflexion. Mais pourtant en définissant l'homme comme celui qui cherche du sens, ces scientifiques se basent sur des données biologiques, pragmatiques, observables, utilitaristes. Notre recherche de sens vient de notre cerveau. Or, pour le moment, les scientifiques n'ont pas observé un tel comportement chez les autres animaux. Maintenant, cela a donné à l'homme la pulsion de se définir en inventant des notions transcendantales. Il est nullement question de considérer ces notions comme définition de l'homme, mais de considérer la pulsion elle-même.

Donc, si l'on reprenait le texte de Pic de la Mirandole, il a raison sur un point: l'homme cherche sa place dans le monde. Maintenant, je propose que l'on ôte Dieu de ce texte. Que l'on remarque, en utilisant Darwin, que ce n'est pas Dieu qui l'a placé au centre, mais qu'il s'y est placé lui-même et que donc il est nécessaire qu'il descende de son piédestal (d'autant que vu ses actions dans les siècles passées, il n'a guère de quoi être fier) et qu'il reconnaisse qu'il est là par le fruit du hasard. Mais ce hasard ne l'empêche pas, ne doit pas l'empêcher de continuer à chercher du sens et peut-être, peut-être de le trouver un jour -- ou pas -- et de découvrir, finalement, qu'il ne serait pas le seul. Et dans ce cas, on aura encore à redéfinir l'humain. De toutes façons, si l'on accepte la théorie de l'évolution, on accepte que les choses ne sont pas figées et donc que nos définitions doivent sans arrêt être des redéfinitions.

Rêve (XV)
mattboggan
Rêve cette nuit.

H. & moi sommes sur la plage avec M. & F. à Alexandrie. Le vent souffle assez fort. Quelqu'un dit "il fait pas très chaud pour une arrière saison" alors qu'on va se baigner. Il me semble que je dis: "en même temps, 22°, c'est le maximum qu'on a eu cet été nous." [Où est-ce que je suis allé chercher ça?]

Il est  temps de rentrer alors on nage pour regagner le rivage mais sans faire demi-tour! Je m'aperçois que les vagues se mettent à se creuser, alors j'en prends une pour rentrer en body-surf. Je croise un surfer qui va dans l'autre sens [!!] et qui passe à côté de moi en faisant le salut nazi! Puis un autre. Arrivés au bord avec H. on voit plusieurs surfeurs qui surfent en faisant le salut nazi. Certains et certaines ont des combinaisons avec le nom d'Hitler dans le dos et une initiale: "X. Hitler." On veut les dénoncer au responsable de la piscine [oui, c'st devenu une piscine entre temps]. Lorsqu'une fille sort de l'eau pour aller aux vestiaires, je lui propose de l'aider à faire la combinaison de lettres pour débloquer sa combinaison (de surf). [Visiblement je fais des jeux de mots dans mes rêves.] Je lui demande c'est pour quoi le "X" mais elle s'impatiente et s'en va.

En allant vers les toilettes, je longe le bassin où un surfeur a une combinaison "Valera." En arrivant aux toilettes, je discute avec un Irlandais pour lui demander si c'est en rapport avec Eamon de Valera. Il rigole quand je lui dis que si je devais mettre un nom, pour ma part ce serait "O Conor," avec un espace entre le "O" et "Conor" pour indiquer l'apostrophe. "Ouais, comme ça tu pourrais le faire signer!" "Ah ouais, j'imagine O'Conor qui signe en rajoutant l'apostrophe!"

Sur ce, je me suis réveillé.

Alexandrie, la plage, les vagues, des surfeurs nazis, puis des surfeurs nationalistes irlandais. Hum. Y a-t-il un message caché?

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Rêve (XIV)
mattboggan
Avant-hier soir, rêve confus (je me suis rendormi) qui mélange mes souvenirs de la Réunion et mes lectures du moment sur la résistance: un train, une gare, les filaos, se cacher de la police, un coup de feu, un blessé, éviter les voitures de police, remonter dans le train et démasquer le coupable.

Il y avait mon frère aussi, quelque part.

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Lecture: Philippe Burrin, Hitler et les Juifs. Genèse d'un génocide.
mattboggan
Ce petit essai paru en 1989 puis réédité en 1995 fait la liaison entre les deux courants historiques qui s'affrontent sur la décision d'extermination des Juifs par Hitler et les nazis. 

La théorie intentionnaliste considère que l'extermination des Juifs correspond à un programme de la part de Hitler et date la décision entre l'automne 1940 et le printemps 1941. Elle accorde une place prééminente à Hitler qui en serait à la fois le moteur et l'artisan.

La théorie structuraliste quant à elle repose sur l'idée qu'il n'y a pas de programme arrêté et que la décision est prise à l'automne 1941 et encore, qu'elle est en réalité la sanction après-coup à l'échelle européenne des massacres qui ont eu lieu à l'échelle locale lors de l'invasion de l'URSS.

Pour Philippe Burrin, la théorie intentionnaliste a deux défauts: elle évacue les multiples tergiversations et changements de caps et de projets survenus entre 1920 et 1942 (avec l'exemple du projet abandonné ensuite de l'émigration vers Madagascar) ou alors elle les prend en compte mais confère alors à Hitler un machiavélisme suprême pour pouvoir dissimuler ses intentions derrière ces atermoiements. De même, la théorie structuraliste souffre d'un défaut majeur à ses yeux: elle sous-évalue le rôle d'Hitler qui n'est plus qu'une sorte de machine d'enregistrement officielle de décisions prises sur le terrain. Pour lui, la vérité se situe à mi-chemin entre les deux visions.

Afin de proposer une vision crédible du cheminement qui a conduit jusqu'à la décision d'assassiner en masse les Juifs d'Europe, Philippe Burrin procède par étapes successives:

Dans le chapitre 1, il replace cette décision dans sa source, à savoir l'antisémitisme hitlérien. Cet antisémitisme a deux composantes essentielles qu'il convient de comprendre:
1) Pour Hitler, les Juifs sont les responsables de la défaite de l'Allemagne en 1918 à la fois en tant que démoralisateurs et en tant que révolutionnaires [pour lui, Juifs = communistes = responsables de la révolution de novembre 1918 = responsables de la défaite, en suivant la structure de la fameuse légende du coup de poignard dans le dos].
2) Les Juifs représentent pour Hitler une race qui affaiblit la population allemande. En cela, ils sont semblables aux "tarés" qui sont eux aussi des sources de corruption de la pureté allemande.

Ces deux visions -- historico-politique et biologique -- l'amènent à un projet contradictoire: il veut expulser les Juifs du corps allemand mais, si son projet échoue, ils en seront responsables et il voudra se venger. Il faut donc les garder sous la main... On le voit, c'est totalement contradictoire. C'est dans cette optique qu'il faut entendre et comprendre la fameuse prophétie qu'il prononce au Reichstag le 30 janvier 1939:
"Si le judaïsme financier international, en Europe et hors d'Europe, devait réussir encore une fois à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, le résultat n'en sera ni la bolchevisation de la terre ni la victoire pour le judaïsme mais l'anéantissement de la race juive en Europe."
En fait, il y exprime son intention de reporter l'éventuel échec de sa politique d'extension territoriale à cause d'une entrée en guerre des USA ou de tout autre facteur qu'il attribue dans son esprit au complot juif sur les Juifs.

Dans les chapitres 2 et 3, Philippe Burrin examine dans ce cadre les différents projets d'expulsion et la politique d'émigration à l'Est ou à Madagascar (les "solutions" territoriales au "problème" juif). Ces projets sont morts-nés à cause de l'échec de la paix avec l'Angleterre (pour Madagascar) ou du prolongement de la guerre à l'Est (pour la déportation vers la Sibérie).

Dans le chapitre 4, Burrin examine le rôle déterminant de la campagne de Russie. Il explique les massacres qui y sont menés comme n'étant pas encore une volonté d'extermination systématique mais à mettre en parallèle avec les assassinats systématiques de commissaires bolcheviques. Hitler assimile en effet les Juifs aux communistes dans ce qu'il appelle "l'élite judéo-bolchevique" qu'il veut faire disparaître des pays de l'Est. [Et qu'il a déjà mené en Pologne.] D'où les pogroms et massacres qui ont lieu en juin, juillet et août 1941 lors de l'invasion de l'URSS. Pour Burrin, les dépositions des chefs nazis à Nuremberg selon lesquelles l'ordre d'extermination a été donné en juin 1941 mais auquel ils n'auraient pas obéi tout de suite est impossible. Ces témoignages ne sont pas fiables, car contradictoires et parce que les chefs des Einsatzgruppen tentent de se dédouaner de leurs propres responsabilités.

Philippe Burrin note comment, dans un premier temps, les Einsatzgruppen exécutent uniquement les hommes et expulsent les femmes et les enfants puis, dans un second temps, exécutent tout le monde en même temps qu'il exécutent de plus en plus dans l'été 1941. Le 15 août, Himmler assiste à une exécution à Minsk qui lui fait perdre contenance. De là viendra la recherche d'une "solution plus humaine" (pour les exécutants, bien sûr). Une tentative d'utilisation de la dynamite est un fiasco. L'utilisation de camions rejetant leur gaz ayant déjà été utilisé contre les criminels et les handicapés, des tests sont conduits en Pologne.

Dans le chapitre 5, Philippe Burrin en arrive donc à la décision finale. Pour lui, elle a lieu à l'automne (fin septembre-début octobre) 1941.

Jusqu'en septembre, même les plus hauts dignitaires attendent encore de pouvoir expulser les Juifs d'Allemagne (Goebbels, à Berlin). Le 16 septembre, Eichmann annonce l'échec de l'expulsion des Juifs de Serbie puis le 18 septembre, l'expulsion des Juifs du Reich est demandée par Hitler. Comment comprendre cette chronologie contradictoire?

En fait, le 14 septembre, Rosenberg a informé Hitler de la déportation des Allemands de la Volga par l'URSS. A la suite de cet évènement, on note un changement de vocabulaire chez les dirigeants derrière l'expression de "Solution finale": ils parlent de "transplantation" et de "réduire à néant." Un épisode périphérique dénote ce changement: à Paris, Deloncle a organisé un attentat contre plusieurs synagogues avec l'aval de Heydrich qui déclare: "à partir du moment où, au plus haut niveau, la juiverie a été désignée avec force comme l'incendiaire responsable en Europe, qui doit disparaître définitivement en Europe."

Pour Burrin, cela signifie que la décision a été arrêtée. Cette hypothèse est confirmée par une déclaration d'Eichmann selon lequel l'ordre a été donné "deux ou trois mois après le début de la campagne en URSS."

Les répercussions de cette décision sont visibles peu de temps après:
- Le 9 octobre, le ghetto de Lodz est réorganisé en deux parties: ceux qui travaillent et les autres.
- L'officier SS Herbet Lange, massacreur des malades mentaux, est chargé de préparer l'extermination. Il supervise la construction de Chelmno à la fin octobre. Deux camions à gaz sont utilisés sur les Juifs des environs en décembre et en janvier 1942 ce sont les Juifs "inactifs" du ghetto de Lodz qui sont tués.
- A Lublin, l'équipe de l'euthanasie est réaffectée alors que l'opération avait été arrêtée suite aux protestations de l'évêque de Munster le 24 août (Hitler voulait que tout le pays soit soudé alors que la campagne à l'Est était difficile et avait préféré céder).

En conclusion, Philippe Burrin souligne que l'extermination a été décidée non pas seulement en rapport avec l'antibolchevisme mais en lien avec la montée des massacres à l'Est en août 1941.
La décision a été prise en septembre. Elle est le fruit du prolongement de la guerre et de la fin de l'espoir que les USA n'entrent pas en guerre. Si l'URSS était tombée plus rapidement, Hitler était persuadé que les USA seraient restés neutres. Il aurait pu alors opérer une "solution territoriale" au "problème juif." Or, avec les USA entrant en guerre, la guerre est condamnée à devenir longue. Elle va asphyxier l'économie allemande qui est déjà tendue à l'extrême pour la campagne de Russie.
En d'autres termes, l'extermination des Juifs a été le fait du prolongement de la guerre contre l'URSS et de l'entrée en guerre des USA -- deux conditions qui signifiaient également la libération de l'Europe. Pour le dire encore plus simplement, la libération de l'Europe a eu un prix: celui de l'assassinat de 6 millions de Juifs.

Cet essai est brillant, apparemment très bien documenté (je ne suis pas spécialiste, je ne peux pas juger si Burrin oublie des sources ou en propose une analyse biaisée mais de ce qu'en sais, c'est rigoureux). Il propose une vision cohérente, pertinente qui force la réflexion et replace le plus grand crime de l'Histoire dans son contexte historique justement. En cela, ce livre est un grand livre d'Histoire.

Note: J'ai appris récemment que Christopher Browning (auteur d'un ouvrage célèbre Des bourreaux ordinaires) conteste la date proposée par Burrin. Je ne sais pas sur quelle base.


Humanisme du XXIe siècle
mattboggan
Depuis quelques jours, nous sommes engagés, avec B., dans une conversation qui part de la question: existe-t-il des races humaines? Pourquoi en français, le mot race est tabou et les Français qui l'utilisent sont racistes alors que les Anglo-Saxons l'utilisent? 

Pour ma part, j'affirme qu'il n'y a pas de race humaine, car même si un biologiste me prouvait le contraire (et encore que, je m'aperçois à lire L'Histoire que tous ne sont pas d'accord visiblement), je lui rétorquerai qu'au XIXe s. ceux qui ont voulu utiliser la biologie pour prouver l'existence des races l'ont fait dans un but de justifier leur domination et asservissement économique sur des populations qui devenaient de facto inférieures. Puis que cette théorie polygénique de l'humanité (entres autres théories) a permis ensuite le nazisme. Donc, on ne peut pas faire comme si cela n'avait pas eu lieu. On ne peut pas effacer ce qu'il s'est passé.

Cela renvoie à la question suivante: pourquoi les Français n'utilisent plus le mot race (ou alors sont considérés, du fait même qu'ils l'utilisent, comme "racistes" en tant que adhérents à l'idée qu'il existe plusieurs races humaines) alors que les Anglo-Saxons l'utilisent sans vergogne?
 
Cela renvoie à l'Histoire.

Le racisme scientifique existe avant le XIXe s.: les théories polygénistes selon lesquelles il existe plusieurs races qui correspondent à autant de caractéristiques génétiques sont très anciennes (les Grecs et les Romains les ont les premiers formulées: les "Nègres" appartiendraient ainsi à une race différente, vouée à l'esclavage, un des héritages grecs récupérés par les Arabes et retransmis en Europe au Moyen Age... en même temps que la science et Aristote), mais elle sont reprises et amplifiées lors de la colonisation. Elles donnent naissance alors à l'idée de la supériorité des Européens, de la "race" européenne. On lui cherche des justifications scientifiques. Les retards techniques constatés en Afrique sont interprétés comme des retards intellectuels et une arriération structurelle. Deux discours dominent alors:
- l'évolutionnisme voit les Africains comme des avatars de la Gaule ou de la Préhistoire (ils sont en retard dans leur évolution) (cf. image 1);
- le diffusionnisme souligne que ces peuples sont restés durablement  à l'écart des foyers de civilisation européens ou asiatiques.
Dès qu'un trait considéré comme "civilisé" est détecté chez les Africains (villes, royaumes organisés...) il est expliqué par une influence venue de l'Orient ou de la Méditerranée.

 
Surtout à partir d'arguments psychologiques ou biologiques (le Dr Adolphe Cureau, dans Les Sociétés primitives de l'Afrique équatoriale, publié en 1912, écrit qu'à partir de l'âge de dix ans les Noirs régressent intellectuellement et restent incapables de toute abstraction*; Gobineau et son Essai sur l'inégalité des races humaines, 1853-1855) mais aussi avec le développement de l'anthropométrie avec les mesures des yeux, des lèvres, des nez... les types de cheveux, de peau... une typologie des espèces humaines est mise en avant (cf. image 1). Ainsi plusieurs types humains sont définis et leur comparaison se fait à partir du modèle "aryen" de la statuaire grecque au détriment, évidemment, de tous les autres types qui sont dévalorisés et donc jugés inférieurs. D'ailleurs, les différentes races noires sont jugées en fonction de leur proximité avec les Blancs. Idem: lorsque certains Noirs sont jugés beaux par les critères occidentaux, la seule explication possible est le croisement avec des envahisseurs méditerranéens. Toute cette littérature se développe, notamment sous l'influence des Allemands qui justifient ainsi le génocide des Hereros et dont les auteurs se retrouveront ensuite à l'Institut des sciences de Berlin sous l'égide de Hitler (qui cite à plusieurs reprises Gobineau dans Mein Kampf) pour y justifier les théories scientifiques du nazisme. Ce n'est pas un hasard non plus si cette méthode a été utilisée pendant la dernière guerre mondiale pour reconnaître les Juifs. De fait, toutes ces théories sont condamnées après-guerre.


Dans le monde britannique (qui est le sujet de l'agrégation et sur lequel je planche... de manière intermittente en ce moment), la colonisation se fait beaucoup plus sereinement. Même justification "scientifique" (en réalité, on le voit, idéologique, les scientifiques justifiant le présupposé de la supériorité des colonisateurs et l'infériorité des colonisés qu'il faut civiliser) mais gestion beaucoup plus pragmatique et participation des colonisés à leur propre colonisation en y associant les élites locales permettent, ensuite, de réussir une décolonisation beaucoup plus pacifique (alors qu'en France la violence de la décolonisation consacre définitivement le tabou de la race telle qu'elle est définit au XIXe et jusque dans les années 1950).

De ce fait, chez les Anglo-Saxons, la notion d'inégalité des races et de race elle-même n'a jamais été remise fondamentalement en cause puisqu'elle n'a causé aucune violence particulière (sauf la révolte des Cipayes, mais elle avait des motifs religieux et politiques) et a donné naissance à un Empire où la paix et la prospérité ont régné. Ainsi, cette impérialisme anglais a été vu comme l'illustration de la supériorité anglaise, de la race britannique (qui remonterait à un savant mélange de Brutus, Troyens et des Nordiques d'où l'admiration d'Hitler): comme les Anglais étaient une race supérieure, ils ont eu un Empire; comme ils ont eu cet immense Empire, cela prouve qu'ils sont supérieurs -- tautologie pratique et imparable. Et comme l'Empire est une histoire qui a fini plutôt bien (avec le Commonwealth), les notions idéologiques qui le sous-tendaient n'ont jamais été fondamentalement remises en cause... ni les mots utilisés pour décrire ces idées, comme le mot "race"... sauf récemment lors d'un profond débat historiographique en Angleterre qui a aboutit, en fin de compte, même s'il n'est pas totalement terminé, à l'idée que la colonisation britannique au nom des idéaux libéraux était quand même bien par essence un impérialisme basé sur l'idée de l'inégalité des races.

De plus, les Anglais ont plutôt réussi à décoloniser sans heurt majeur. Ils ont accordé leur indépendance aux pays qui les demandaient sans mener de guerres de décolonisation (contrairement à la France).

Enfin et surtout, ni les Anglais ni les Américains n'ont participé de manière étatique à la Shoah, conclusion terrible des théories raciales. (C'est d'ailleurs toujours avec beaucoup d'amusement ironique que je note les Français qui accusent les Anglais et surtout les Américains de ne pas avoir empêché la Shoah quand la France y a participé.) Ils ont même été les seuls (avec les Russes) à continuer de résister contre les nazis. De fait, ils n'ont pas cette culpabilité dont parlait Hélène (et ça explique pourquoi les Anglais ont un pied dedans mais aussi un pied en dehors de l'Europe). Or, cette absence de culpabilité fait qu'à mes yeux la culture anglo-saxonne a été encore moins dénazifiée que le culture française. En France, le mot race a pris son sens comme un résultat de cette dénazification. Dans le monde anglo-saxon, celle-ci n'a pas eu lieu (voire au contraire lorsqu'il fallait lutter contre les communistes et ce dès 1917, véritable date de début de la Guerre froide).
 

Je ne dis pas que la culture anglo-saxonne est nazie, je dis qu'elle a été nazifiée (comme nombres de cultures européennes) ou plutôt qu'elles a subies les mêmes influences que celles qui ont résulté au nazisme en Allemagne et au fascisme en Italie. Après guerre, la France a fait (en partie, car ce ne fut jamais achevé du fait de De Gaulle entres autres) son examen de conscience et a continué jusqu'à Chirac (en 95). Aux USA et en Angleterre, non. Du coup, beaucoup de traces de cette "nazification" restent encore aujourd'hui. L'utilisation du mot race est l'une de ces traces.

Les langues et les mots ont un sens: ils sont un héritage. Ils donnent naissance à des conventions inconscientes pour celui qui ignore le passé. Il est vain d'espérer que les sociétés apprennent de leur passé, mais elles se doivent de le connaître, notamment leurs élites, qui ensuite peuvent justement définir des paradigmes de réflexion en utilisant des concepts, déclinés en notions et ensuite faire pénétrer ces notions dans l'ensemble de la société grâce aux médias (LTI de Klemperer est extrêmement instructif à cet égard). D'om mon aversion viscérale pour les élites gouvernementales actuelles et les médias trop souvent complaisants qui sont en train de réhabiliter un mode de pensée terrible. Ils ne sont pas nazis; ils renazifient notre culture. D'où ma condamnation des biologistes (ou de tout scientifique) qui ignore dans quel cadre culturel et historique il devrait s'inscrire.

Le fait que la culture anglo-saxonne n'ait pas été dénazifiée signifie qu'aujourd'hui ils nous la resservent alors que nous-mêmes sommes en train d'oublier pourquoi nous l'avons dénazifiée (notre culpabilité s'efface). Et du coup je crains que cela ne donne un cocktail bien merdeux et bien dangereux dans les années à venir (je crois d'ailleurs que ça a commencé).

 
***


De ce qui précède vient que je refuse de tout mon être l'idée que la science, n'importe quelle science (biologie, maths, physique, etc.) puisse opérer en vase clos et affirmer elle seule la véracité des faits qu'elle énonce. La science est basée sur la méthode hypothético-déductive. Elle est faillible et ne fait qu'énoncer des vérités conjoncturelles qui satisfont une société à un moment donné (tout comme les sciences sociales).

Pour moi, le refus des biologistes moléculaires pendant longtemps de travailler sur la couleur de peau des premiers hommes pour ne pas être taxés de racisme était un refus tout à fait justifié tant qu'ils ne réussissaient pas à élaborer une méthode qui puisse permettre de ne pas faire l'apologie du racisme. Depuis, ils ont repris leurs études pour savoir si les premiers hommes étaient noirs ou non et en ont conclu que les traits secondaires comme la pigmentation de la peau, la forme des yeux, celle du nez, procèdent d'évolutions postérieures à l'apparition d'Homo sapiens. Maintenant, on pourraitt dire: Homo sapiens = espèce, homme négroïde = race. C'est effectivement une convention langagière de ne pas le faire, née de l'Histoire et de la volonté de notre société de plus ancrer, en utilisant un vocabulaire qui a été pollué par l'acceptation raciste du mot race, dans les esprits que les hommes sont différents physiquement et donc ce qui est différent de moi n'est pas comme moi et donc est inférieur à moi. Je pense que, en tant qu'animaux sociaux constamment portés à s'entretuer, cette convention n'est pas qu'un confort, n'est pas hypocrite, mais une nécessité absolue pour pouvoir vivre ensemble à l'échelle mondiale et inter-civilisationnelle. Donc, les biologistes du XIXe ayant donné au mot race l'acceptation méprisante, haineuse, raciste qu'il a aujourd'hui, les biologistes d'aujourd'hui ne peuvent pas l'ignorer.

Je pense qu'aujourd'hui le mouvement de certains biologistes qui veulent démontrer à nouveau l'existence de races relève d'un double mouvement de réaction à la mondialisation et d'oubli (plus ou moins volontaire) des dérives passées. Je considère cette attitude extrêmement néfaste et dangereuse, car, comme je le dis, les sciences sont asservies à l'idéologie, donc je considère que ces biologistes adoptent les idéologies racistes et nazies.

On le voit: ma position est qu'il existe un primat de l'humain sur la nature puisque la définition de la nature varie dans le temps et a changé dans l'Histoire. Notre vision d'une nature séparée des hommes qui se doivent de la contrôler et de la mettre au service de l'homme date du XIXe s. (élaborée là encore dans l'Empire britannique). Avant, la nature comme l'homme étaient l'oeuvre de Dieu et Dieu avait mis l'homme au centre de celle-ci pour y trouver la voie entre le Bien et le Mal (Renaissance). Avant encore, la nature était l'oeuvre de Dieu mais tout comme l'homme elle avait été souillée par le péché originelle. Avant encore, la nature était l'oeuvre des dieux et l'homme y avait une place prépondérante en tant que seul animal doué de raison. De fait, les sciences dites "naturelles" qui prétendent énoncer des vérités se trompent car ces vérités sont humaines, donc pas plus vraies que n'importe qu'elle pensée.

 

Les questions de B. m'ont conduit à relire des n° de L'Histoire consacrés aux origines de l'homme, au racisme dans l'Histoire, etc. J'ai remarqué au passage que les généticiens et les paléo-anthropologues ne sont pas d'accord sur les origines de Homo sapiens. Pour les généticiens, Homo sapiens est apparu très récemment en Afrique, vers 200 000 ans. La conclusion qu'ils induisent alors est que cette nouvelle population originelle aurait quitté l'Afrique et aurait remplacé, partout où elle arrivait, toutes les populations existantes, sans métissage. C'est le modèle Out of Africa.

Mais les paléo-anthropologues réfutent ce modèle. 1) L'archéologie montre qu'il n'existe pas de rupture, qu'elle est continue partout, en Europe, en Asie, en Afrique. Aucune trace d'arrivée massive de population qui puisse remplacer Homo erectus ou ergaster. 2) Dans plusieurs régions du monde, l'Afrique orientale et australe, l'Afrique du Nord-Ouest, l'Extrème-Orient, ils observent une continuité morphologique, anatomique entre les hommes qu'on appelle "erectus" et ceux qu'on appelle "sapiens." Ainsi certains hommes sont même de type erectus mais déjà un peu sapiens tandis que d'autres sont sapiens mais encore un peu erectus.  Pour eux, le passage de Homo erectus à Homo sapiens puis à sapiens sapiens s'est fait progressivement selon un processus évolutif classique qui s'est déroulé sur tous les continents - sauf en Europe isolée géographiquement à cause des glaciations où le processus aboutit à Neandertal et sur l'île de Java, autre isolat géographique, où d'ailleurs les deux types se sont éteints. Les paléo-anthropologues ne parlent même plus d'espèces différentes mais de stades ou de grades dans l'évolution. Ils se demandent même si le passage d'Homo abilis à Homo ergaster n'a pas procédé pareillement.

Lorsqu'ils parlent de processus évolutif classiques, ils en expliquent ainsi les ressorts: les hommes s'adaptent au milieu dans lequel ils vivent de manière physiologique mais aussi en élaborant une culture (c'ad un ensemble de connaissances et de techniques qui sont ensuite transmises) particulière. Or, à partir où il développe des outils, des techniques, où il change de mode d'existence, l'homme influe sur son évolution biologique. "Je me demande si le doux continuum Habilis-Ergaster-Erectus-Sapiens ne porte pas la marque d'une rétroaction de la culture sur l'évolution biologique. Quels peuvent en être les mécanismes? Nous ne les connaissons pas vraiment. Nous pouvons dire que l'environnement et la culture ont fait l'homme, mais nous ne savons pas vraiment ce qu'il s'est passé." (Y. Coppens, entretien à L'Histoire, n° 293. Je souligne.)

Donc, pour Coppens, pas de frontière précise entre les différentes espèces humaines! Evidemment, "les généticiens ne sont pas d'accord. Pour eux, il y a rupture, au moins concernant Sapiens, qui serait une nouvelle espèce, apparue à un moment donné en raison de quelques mutations ou changements dans le fonctionnement de certains gènes. Un premier gène candidat a été découvert. Il est impliqué dans des troubles du langage." (Olivier Postel-Vinay, même source.)

On le voit, tout dépend de ce qu'on appelle un humain. Les Grecs pensaient qu'il était le seul être doué de raison. Linné a repris cette définition pour créer l'appellation "Homo." Or, les primatologues ont découvert des chez les chimpanzés les podromes de l'intelligence, des facultés linguistiques et même une conscience morale (refus de l'inceste). Il ne nous resterait, selon la définition grecque, que la religion comme étant le propre de l'homme... Finalement, Kubrick avait vu juste dans 2001. L'Odyssée de l'espace.

Or, "les points de vue du paléontologue et du généticien peuvent se rejoindre" (même source) avec le cerveau, "vecteur central de l'évolution. Tout le monde s'accorde sur ce point: par des voies obscures, notre singularité a surgi d'une hypertrophie du cortex préfrontal" qui nous permet d'être "l'espèce symbolique" (Terrence Deacon, neurobiologiste américain auteur d'un The Symbolic Species. The Co-Evolution of Language and the Brain au titre évocateur), une espèce capable d'agencer des réseaux de symboles abstraits. Pour le biochimiste anglais Charles Pasternak, la croissance cérébrale a fait exploser le comportement exploratoire (quest) existant chez tout animal. Il définit un continuum qui va de la recherche de la nourriture à la recherche de la vérité (Quest. The Essence of Humanity). En d'autres termes, l'humain se définit par sa nécessité de trouver des explications. Les Grecs avaient raison en un sens: la religion est le propre de l'homme. Or, il se trouve que Neandertal partageait ces traits. Il n'a pas pu aller aussi loin que Sapiens, mais on ne sait pas ce qu'il aurait donné s'il avait pu continuer d'évoluer.
 
***
 
De tout cela ressort dans mon esprit ce nouvel humanisme que je m'essaie (allez! même si je m'y refusais jusqu'à maintenant, ayant l'impression de ne pas être encore suffisamment au point) de définir.

L'être humain est donc le fruit d'une évolution aux mécanismes encore mal compris mais qui a deux causes: l'adaptation à l'environnement et la culture qu'il a su développer grâce, notamment à son anomalie (par rapport aux autres animaux) du cortex préfrontal développé (Terrence Deacon). Cette évolution s'est faite par un mélange génétique entre plusieurs espèces ou stades de l'évolution et a aboutit à Homo sapiens sapiens (Yves Coppens). La caractéristique qui définit l'humain est qu'il cherche du sens, que son comportement exploratoire est sans fin (Charles Pasternak). De fait, il complexifie ses modes de pensées, ses sociétés toujours et encore. Il développe une culture (des connaissances, des techniques qu'il transmet ensuite à sa descendance). Pendant longtemps, les différentes populations d'humains étaient séparées les unes des autres et chacune a pu développer des caractéristiques génétiques propres (créant ainsi des génotypes). Mais, la culture étant aussi importante que l'environnement pour expliquer ces évolutions parallèles, on peut dire qu'elles sont toutes le résultat d'une humanité universelle. Partout, les hommes ont développé des mêmes structures sociétales, partout ils ont fait en sorte de se reproduire à l'extérieur du groupe familial, etc. Les hommes se définissent donc bien par une même propension à raisonner avec des réseaux de symbole et par leurs communes structures de pensées (Lévy-Strauss). Il n'y a donc pas de race, car le mot race désigne des populations différentes et hiérarchisées à cause de ce que les biologistes ont fait au XIXe.


En Europe, du fait d'une bonne thalassographie articulée (David Cosandey, docteur en physique théorique, a fait paraître en 1997 un essai à la fois audacieux et braudélien Le Secret de l'Occident. Vers une théorie générale du progrès scientifique), les Européens ont pu développé des Etats puissants (masse continentale suffisante) et en même temps se sont lancés vers l'exploration de manière naturelle (questive mind + bon tracé des côtes qui résulte en la création de bonnes techniques maritimes). Les Européens sont alors entrés en contact avec les autres groupes humains différents d'eux qui avaient eux aussi développé leur propre système de pensée explicative (différentes religions). Cette différence (physique, mentale) fut insupportable et l'homme est aussi un animal dominateur. De fait, les Européens se sont servis de leur avance technologique (héritée de leur thalassographie articulée qui fait que leurs Etats s'étaient faits la guerre en permanence et avaient donc développé des armes redoutables) et de leur caractéristique génétique propre (meilleure résistance aux maladies du fait d'une plus grande proximité avec les espèces animales et d'une plus grande densité humaine, là encore liées au continent) pour massacrer, dominer les autres populations avec lesquelles ils entraient en contact (Jared Diamond, Steel and Guns), justifiant ceci grâce à leur propres constructions symboliques/ questives (nous sommes chrétiens donc Dieu est avec nous au Moyen Age et à la Renaissance, nous sommes d'une race supérieure/ plus civilisée vu qu'ils sont différents de nous pour la colonisation au XIXe). Cette construction symbolique a été poussée à son comble avec les nazis qui ont cherché à justifier leur supériorité en trouvant une origine mythique à leur groupe (exactement comme les Français ou les Anglais le faisaient avec leur propre royauté ou même leur peuple d'où était issu la dynastie royale) et en niant l'humanité de groupes identifiés comme dangereux (car ayant développé d'autres constructions symboliques et d'autres évolutions physiologiques). L'humanité a donc toujours chercher à nier son universalité à cause de cette même universalité de pensée symbolique qui l'a amenée à construire différents systèmes symboliques!

Ainsi, la société européenne aujourd'hui s'est construite à partir des fondations d'Auschwitz et de la Shoah (Tony Judt). Tout son système de valeurs vient de là, mais ce n'est pas le cas pour les autres sociétés/ civilisations. De fait, elles sont en concurrence par la mondialisation. (Ce qui explique pourquoi les Européens veulent absolument que les Turcs reconnaissent le génocide arménien pour pouvoir prétendre être Européens, alors que depuis le Moyen Age, les Turcs sont des Européens.)

Car aujourd'hui, la mondialisation, ce mouvement d'échanges accélérés qui met en contact des populations, des espaces jusqu'alors séparés pour créer un espace commun à toute l'humanité à l'échelle mondiale (Brunet) où aucun lieu ne peut fonctionner sans les autres, change le rapport des hommes entre eux et le rapport des hommes au Monde. Les hommes ne peuvent plus prétendre à la domination des autres groupes humains. Les différents espaces sont devenus inextricables. De fait, nos constructions symboliques (littérature, religion, sciences...) ne peuvent plus être élaborées de manière nationale ou intra-civilisationnelle, mais doivent être construites à l'échelle du monde. C'est que que Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau appelle le Tout-Monde. "Nous sommes sortis des verticalités orgueilleuses" (Patrick Chamoiseau, conférence au festival Etonnants Voyageurs, Saint-Malo, 2009).

Est-ce possible? Les hommes peuvent-ils construire ensemble un nouveau rapport entre eux et au reste du monde, eux qui se sont toujours affrontés, qui ont toujours opposés leurs propres constructions symboliques, leurs propres évolutions?
Pour P. Chamoiseau, c'est la créolisation, c'est-à-dire la mise en conjonction accélérée, brutale de plusieurs régions du monde, qui nous permet de penser que les différentes constructions symboliques humaines peuvent se rejoindre. C'est ce qu'il s'est passé dans les Antilles.

Pour Edouard Glissant, c'est une opportunité sans précédent: c'est la première fois que les humains doivent inventer eux-mêmes leur éthique et leur morale (leur construction symbolique). Face au délitement des valeurs absolues et universelles européennes que les Européens arrivaient à imposer par leur domination militaro-politique-économique jusqu'alors, on voit le retour des communautarismes, des intolérances, des fanatismes, des fondamentalismes et des racismes qui s'infiltrent dans les brèches et les craquelures de cette domination occidentale en déclin. Face à cela, Edouard Glissant dit qu'il existe en chaque homme, en chaque individu, une "intuition de la jubilation du Monde" (ce qui correspond à l'esprit symbolique et au questive mind) malgré toutes les pauvretés, les inégalités dues à la mondialisation. Cette intuition, c'est ce qu'il appelle la "poétique du monde." C'est le seul recours pour penser le monde. Chamoiseau dit que c'est le sens de la beauté. Ainsi, l'humanité commune, c'est Lascaux et les peintures rupestres d'Australie, c'est l'Iliade, c'est les cathédrale et les mosquées, c'est Don Quichotte et le Tao ou le Mahabharata.
 
Tous deux militent alors pour passer de la poétique à la politique qui doit se définir comme la mise en oeuvre stratégique de la poétique, c'ad faire en sorte que la société humaine mondialisée se construise à travers ce même rapport symbolique au monde. Dans cette optique, les arts doivent et ont une dimension fondatrice.

Soit on arrive à donner du sens à la mondialisation par la poétique (à faire de la politique donc), soit on bascule dans la peur de la mondialisation et dans la haine qui justifieront les guerres à venir pour l'accès aux ressources. Ce ne sera plus la théorie de l'espace vital mais la théorie des sources d'énergies vitales et la maîtrise des territoires qui leur correspondent. Or, pour le moment, la mondialisation n'a de sens qu'économique. La politique ne se définit qu'économiquement (on l'a vu avec la crise en 2008-2009 lorsque les politiques ne se préoccupaient que de sauver les banques pour ensuite mépriser les revendications de leurs populations).

Pour cela, il faut retrouver l'esprit des origines. Il faut prendre conscience que l'on partage tous le désir de donner sens. Chaque groupe humain a proposé son mythe, sa construction symbolique qui expliquait comment il voyait son lieu, qui lui permettait de vivre avec l'inexplicable. Aujourd'hui, il s'agit de proposer un mythe à l'échelle mondiale.

Or, ce mythe, Edouard Glissant propose comme base: "rien n'est vrai, tout est vivant." Chamoiseau renchérit et voit la "nécessité de retourner dans la biologie, car la poétique du vivant permet de voir la complexité du monde." C'est pour lui la beauté.

Cette beauté a donné à l'humain (Sapiens et Neandertal) la conscience: l'angoisse de la mort, la terreur mais aussi l'émerveillement devant la plénitude et le caractère éphémère de ce qui vit, de ce qui est. C'est cette capacité symbolique, cet esprit de quête, qui fait que l'homme cherche la beauté et c'est cette recherche permanente qui lui permet d'être proche du vivant. En cela, le retour du darwinisme est positif car il nous montre que les hommes sont connectés aux autres formes de vie. L'émergence des hommes et l'évolution humaine entrent dans un processus général de complexification du monde. L'homme n'est pas une exception: son évolution, sa place dans le monde est le résultat, différent mais procédant d'un même processus pour toute forme de vie, d'une complexification généralisée de la matière dans l'Univers (les multivers?). Ce mouvement, qui va du Big Bang à Homère, Shakespeare, Little, Big ou Blade Runner... à moi, est valable pour tout. Dans le cas de la Terre, la matière est devenue vivante, dans le cas de l'humain, la matière est devenue vivante et pensante, consciente... Et c'est le même mouvement qui va se poursuivre.

Le comprendre en tant qu'humains, c'est chercher à lui donner sens; lui donner sens, c'est chercher voir la beauté de ce monde, la beauté de cette complexité. Ce n'est pas "beau", car le beau n'est que "l'harmonie des semblables" qui conduit à la stérilité (ainsi que nous le montre la biologie avec le clonage). C'est qu'on peut étudier. C'est la "beauté" dont on a besoin, c'est-à-dire l'accord des différences, ce que l'on ne peut que deviner. C'est avec elle que l'on pourra répondre à la nécessité de faire le Monde comme on fait une oeuvre d'art: un acte de création (symbolique), un acte d'autorité (politique), un acte magique (donner du sens). Mais cette fois, contrairement aux siècles passés, nulle excuse d'un ou de dieu(x), mais l'homme comme créateur, tous les hommes qui partagent cette capacité d'intuition de la beauté.

Rêve (XIII)
mattboggan


A Moment Suspended In Time
by *angelreich on deviantART

Ca faisait longtemps, et J. avec le récit de son rêve m'y a refait pensé:

Il y a quelques nuits, j'ai rêvé que je commandais un escadron de la mort (uniformes kaki foncé, crânes...) et que, sous les ordres de F., nous étions chargés de l'évacuation du ghetto de Bucarest, Roumanie. Décor de boue grise, de flaques d'eau, ciel lourd, immeubles détruis aux façades marrons. Je viens prendre mes ordres auprès de Florent (je ne me souviens plus de ce qu'il me dit) puis je fais un signe à ma colonne pour qu'elle rentre dans le ghetto. Je les suis.

Réveil.
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Le Monde de demain, Livre I, chapitre 1 (fin)
mattboggan


Lieux hantés


"Les attaques du 11 septembre n'étaient qu'une tentative, par des monstres millénaires emprisonnés dans les rêves collectifs de l'humanité de revenir dans ce monde après des siècles de sommeil en se nourrissant de la peur et de la terreur des hommes qui est encouragée par nos chefs politiques pour leurs propres objectifs mesquins."

 
Je souris. Je suis saoul, ou en passe de l'être. Aussi souris-je d'un sourire carnassier à la ravissante et appétissante jeune fille en face de moi, assise dans un box du Chrysalis, alors que je prononce ma phrase rituelle à moitié couverte par le vacarme de la musique électronique. Mes amis, qui discutaient et riaient et buvaient, s'arrêtent brusquement et me regardent avec des expressions choquées, comme si une pustule rouge avait poussé sur mon nez.

 
Elle rie, montrant ses dents blanches, disant que j'ai un merveilleux sens de l'humour. Les autres rient aussi, un rire creux dont l'écho résonne dans les tréfonds de la caverne béante que je porte en moi. Si je voulais me bercer d'illusions, je mettrais cette sensation sur le compte de l'alcool. Mais, étrangement, l'alcool me laisse suffisamment lucide pour savoir exactement ce dont il s'agit.

 
Je devrais m'estimer heureux. D'habitude, quand, après un effort considérable de volonté, je prononce cette phrase avec l'emphase d'un prophète antique, les gens se contentent de me regarder de manière incrédule. Les gens n'aiment pas que quelqu'un dise la vérité sur l'état du monde et sur ce qu'il s'est passé en ce jour funeste. Là, au moins, ils rient.

 
Mais je ne plaisante pas. J'aurai aimé, certes, même si mon sens de l'humour aurait été alors un poil macabre. Je devrais, je le sens, plaisanter. Pourtant, aussi ridicule cette phrase sonne-t-elle à mes oreilles, je sais que je dis vrai, me rendant compte en même temps que nul n'écoute de telles élucubrations. N'était-ce pas Cassandre qui, maudite par Apollon, était obligée de dire la vérité sans que personne ne la croît? Quant à moi, je sombre dans les affres du gin pour pouvoir, au moins une fois, dire la vérité.

 
Quoiqu'il en soit, je sens que je suis obligé de continuer, poussé par la même force qui m'a contraint à prononcer cette phrase. Une force extérieure à moi ou trop intérieure pour que je puisse la percevoir comme faisant partie de moi.

 
"Je ne plaisante pas. J'étais là quand c'est arrivé," ajouté-je, sachant pertinemment que je me grille, maudissant intérieurement cette pulsion quelque peu éthylique qui me pousse à aller jusqu'au bout.

 
Face à moi, ni elle ni mes amis ne rient plus. Je leur adresse une grimace embarrassée.

 
"Hum, en fait, juste après. Quoiqu'il en soit, mes amis et moi avons empêché ces monstres de revenir dans notre monde et ainsi de pouvoir plonger la Terre dans un cauchemar permanent pendant le prochain millénaire."

 
Je peux sentir leur gêne depuis ma place. Elle est quasi-palpable, épaisse et envahissante. Je la comprends aussi. Je sens qu'ils commencent à me trouver énervant, voire à me détester, étant celui qui les ramène à la réalité, une réalité trop étrange pour pouvoir l'accepter. Voilà le paradoxe de ce nouvel âge dans lequel le monde est entré, pensé-je: tout le monde est si prompt à s'évader, à rêver d'échapper à la triste réalité et, ce faisant, nourrit cette angoisse collective qui est la plaie de ce monde. Je sens leur peur. Ils suent littéralement la peur. Dégoûté (par quoi? leur hostilité? leur refus de croire?), je quitte la table en leur murmurant un bref "au revoir" étouffé.

 
En sortant du Chrysalis, j'adresse un hochement de tête à Paul, le videur tout en allumant une nouvelle cigarette. La bruine n'a pas cessé. A peine ai-je fait quelques dizaines de mètres que j'entends qu'on m'appelle.

 
Me retournant, je la vois. Elle scintille sous la lumière du réverbère, comme si sa peau exhalait sa propre luminescence. La pluie fine vient se dissoudre en lumière en entrant de la halo blanc qui l'entoure. Elle me sourit, un sourire tendre et plein de miséricorde. Une terrible boule se noue dans ma gorge.

 
"Automne…" bégayé-je.

 
Je fais un pas en avant, tendant une main tremblante vers elle. Mais alors qu'elle sort du halo de lumière du réverbère, ses traits changent, et c'est le visage de la jeune fille du Chrysalis que je reconnais.

 
Instantanément, je redeviens sobre.

 
Je devine ce qu'elle veut, ce qu'il pourrait se passer, car telle est la malédiction qui me hante. Elle esquisse un pas en avant mais je me retourne et m'éloigne sans un mot. Mieux vaut couper court à tout risque.

 

Sur le chemin du retour, je parle à Automne. 


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