Troisième roman de la trilogie de Deptford, petit village canadien d'où sont originaires tous les personnages,
World of Wonders se concentre sur Magnus Eisengrim, mondialement reconnu comme le plus grand magicien de tous les temps. Dans ce roman, Magnus, arrivé à un grand âge, est choisi pour incarner son illustre prédécesseur, Robert-Houdin, inventeur de la magie. Lors du tournage du film puis lors de sa promotion, poussé par le réalisateur mais aussi par Dunstan Ramsey, le narrateur du premier roman, et par Liesl, la maîtresse des deux hommes, Magnus raconte sa vie et comment il est devenu le plus grand magicien.
( Read more... ) J'attendais de lire ce roman avec impatience: enfin, j'allais savoir ce qu'il s'était passé et surtout enfin j'allais découvrir la vie et le "
making-of" d'un magicien hypnotiseur charismatique.
Le roman commence donc alors que Magnus est d'accord pour se confier sous la forme d'un dialogue entre Magnus et ses interlocuteurs ponctué de très nombreux monologues au cours desquels Magnus raconte sa vie. J'ai eu une première déception ici sur le style: les monologues de Magnus sont interminables et cette forme de narration -- un vrai-faux dialogue -- ne permet pas d'insuffler suffisamment de dynamisme. J'ai réellement peiné parfois à aller au bout des digressions de Magnus.
Pourtant, à lire les trois tomes, je vois bien ce que Robertson Davies implique: toute histoire, toute narration est obligatoirement subjective. Il s'interdit donc d'être un narrateur omniscient et s'oblige à passer par le biais d'un "je" subjectif, témoin et acteur des évènements, donc partial. Il y a d'ailleurs à ce propos une discussion intéressante sur la nature de la vérité et comment, pour Dunstan l'historien, elle n'existe pas car elle dépend toujours des sources, alors que pour le producteur et pour le réalisateur du film, la vérité est une question d'image. D'ailleurs, Dunstan, qui est ici le "je" de la narration en tant que participant à cette confidence de Magnus, est outré: Magnus ne n'est pas confié à ses amis jusqu'alors mais accepte de le faire avec des étrangers. Liesl explique: le désir de raconter sa vie, de se confier, intervient lorsque l'on veut être reconnu. De ce fait, la vision qu'a Magnus de sa propre vie est fausse, ainsi que le producteur ne manque pas de le lui faire remarquer. Tout cela est très bien, mais cela n'empêche pas les 2/3 du roman de paraître trop longues faute d'une narration plus dynamique.
Pourtant, au début du roman, Lind, le réalisateur, explique à Magnus qu'entendre le récit de sa vie, comment il est devenu le personnage qu'il est, formerait le subtext de son propre film sur Robert-Houdin. Dunstan explique alors que le subtext est, au théâtre, ce que le personnage sait et pense, ce qui s'oppose à ce que le dramaturge lui fait dire. Cette idée est excellente, et l'on voit bien la mise en abîme qu'elle apporte pour le roman: Magnus raconte comment il est devenu le personnage d'un roman pour pouvoir mieux expliquer comment il a réussi à incarner le personnage d'un film dans le roman -- personnage réel celui-ci, mais personnage ambiguë: Robert-Houndin était un artiste qui aurait voulu être un bourgeois voire un aristocrate ainsi que ses
Confidences d'un prestidigitateur en attestent.
Deuxième déception: la vie de Magnus, le fond même du roman. Son enfance dans un cirque forain, son apprentissage de l'amour et du théâtre (les deux en mêmes temps, quelle fabuleuse idée: tout en faux-semblants et en exagérations) à Londres puis en tournée au Canada -- rien ne m'a vraiment emballé, ni son récit des circuits du cirque ambulant, ni sa tournée au Canada avec la troupe de théâtre. La narration y est pour quelque chose, ce point de vue unique, celui d'Eisengrim. D'ailleurs, lorsque Roland, le producteur conteste ce point de vue et révèle qu'il a fait partie de la même troupe, le récit reprend du souffle et de l'intérêt.
Alors, finalement, ce roman, est-il bon?
Jusqu'à la lecture des 50 dernières pages, j'aurai pu répondre par la négative, la déception primant sur les autres qualités (d'écriture notamment). Puis, à la fin, arrive le tour de Liesl de raconter sa rencontre avec Magnus. On découvre alors le dernier temps du making-of Magnus: lorsqu'il était horloger pour le compte du père de Liesl, un richissime industriel suisse, engagé pour réparer sa collection unique au monde d'automates. Enfin, la toute fin du roman, la confession de Magnus à propos de la fameuse soirée. En filigrane, derrière ces deux récits qui closent à la fois le roman et la trilogie, Davies nous livre une réflexion sur ce qu'il appelle le
Magian World View, ce qu'on pourrait traduire par le regard du magicien sur le monde ou encore par la vision enchantée sur le monde (pour reprendre le titre de Marcel Gauchet).
Alors que Liesl raconte l'histoire de sa rencontre avec Magnus, elle explique qu'elle a immédiatement reconnu en lui quelqu'un qui possédait cette vision du monde:
"We have paid a terrible price for our education, such as it is. The Magian World View, in so far as it exists, has taken flight into science, and only the great scientists have it or understand where it leads; the lesser ones are merely clockmakers of a larger growth, just as so many of our humanist scholars are just cud-chewers or system-grinders. We have educated ourselves into a world in which wonder, and the fear and dread and splendour and freedom of wonder have been banished. Of course wonder is costly. You couldn't incorporate it into a modern state, because it is the antithesis of the anxiously worshipped security which is what a modern state is asked to give. Wonder is marvelous but it is also cruel, cruel, cruel. It is undemocratic, discriminatory, and pitiless."
Finalement, ce passage permet de relire le roman en quelque sorte, de le remettre en perspective:
World of Wonders nous raconte comment on acquiert cette capacité émerveillement tant pour les belles que pour les terribles choses. Et, il nous donne une clé ultime de lecture pour l'ensemble de la trilogie, la concluant de manière satisfaisante, car les trois romans, en fin de compte, nous livre le récit, des images, des personnages, qui font partie de cette vision du monde.
Alors si
World of Wonders est pour moi le moins des trois romans de la trilogie, il n'en reste pas moins nécessaire en quelque sorte et me permet de me souvenir à quel point
Fifth Business est excellent et
The Manticore encore plus profond à mes yeux.
* * *
A présent, j'ai commencé une autre trilogie (décidément):
His Dark Materials, de Philipp Pulman dont on dit que c'est un chef d'oeuvre de la littérature enfantine et de la littérature tout court. Le début est très prometteur et la citation de
Paradise Lost de Milton dont est tiré le titre de la trilogie fabuleuse:
Into this wild abyss,
The womb of nature and perhaps her grave,
Of neither sea, nor shore, nor air, nor fire,
But all these in their pregnant causes mixed
Confusedly, and which thus must ever fight,
Unless the almighty maker them ordain
His dark materials to create more worlds,
Into this wild abyss the wary fiend
Stood on the brink of hell and looked a while,
Pondering his voyage...
Et là moi je dis: wouah. Et je commence à lire...